Point de mire


Hyperinflation: Quand l'argent perd sa valeur



23.02.2007   Fin 1993, le kilo de lard coûtait en Serbie 20 billions de dinars. Le record mondial de la plus grosse coupure appartient à la Hongrie avec le Százmillió B.-Pengo (100 000 000 000 000 000 000 pengo en 1946) et, pendant la Révolution française, refuser les assignats, dont la valeur s’effondrait, pouvait mener à l’échafaud. Hyperinflation et tragédies sont toujours allées de pair.


La fortune des personnalités de la liste Forbes « The World’s Richest People », dont la première place est occupée par Bill Gates, atteint un total de 2,2 billions de dollars. Mais, depuis peu, je prends cela avec détachement : il faut dire que je suis moimême devenu « billionnaire », fort d’un pécule à douze zéros. Non pas parce que j’ai décroché le gros lot, mais simplement parce que j’ai acheté un billet de banque vieux de quatre-vingts ans sur le site d’enchères en ligne Ricardo.

Lorsque la direction de la Reichsbahn émit cette « coupure », le 2 novembre 1923, un simple œuf coûtait déjà 150 milliards. « La caisse principale des chemins de fer de Francfort-sur-le-Main paiera 1 billion de marks au porteur de ce bon dès que des moyens de paiement légaux auront de nouveau cours. Le bon est accepté à titre de paiement par toutes nos caisses. » Deux semaines plus tard, une réforme monétaire entrait en vigueur pour combattre l’hyperinflation en Allemagne. Le Rentenmark était lancé puis remplacé en octobre 1924 par le Reichsmark (mark or). La population y perdit alors le peu qui lui restait.

Mon « billion » de marks ne valait finalement que 1 (Renten)mark, dont il fallait 4,2 unités pour obtenir 1 dollar américain. Aujourd’hui, ces témoins d’un triste passé ne sont plus que des pièces de collection, sans grande valeur vu leur abondance. Il fut pourtant une époque où on les brûlait à tour de bras dans les poêles pour économiser le bois !

On estime à 30 000 le nombre de personnes employées à fabriquer les quelque dix milliards de bons d’inflation émis par l’Etat. Trente usines produisirent le papier et jusqu’à 133 entreprises tierces, avec un total de 1 783 imprimantes, travaillèrent jour et nuit pour l’imprimerie nationale. A elle seule, la Reichsbank émit pour 524 trillions de marks (1 trillion équivaut à 1 milliard de milliards). A quoi s’ajoutèrent les 700 trillions de marks émis par 5 800 villes, communes et entreprises sous forme de bons d’urgence propres.

Le financement public au moyen de la planche à billets

Tout commença en 1914, lorsque l’éventualité de plus en plus problable d’une guerre mondiale incita la population à retirer des pièces d’or d’une valeur de 100 millions de marks auprès de la Reichsbank. Cette dernière arrêta alors la conversion en or des billets de banque et des pièces pour s’engager sur la voie d’un financement de l’Etat par la planche à billets. A la fin de la guerre, la masse monétaire avait quintuplé et la part des pièces dans le total était tombée à 0,5%. Les dépenses de guerre (164 milliards de marks) n’avaient pas été financées, pour l’essentiel, par des taxes de guerre et des relèvements d’impôts, mais par des obligations, l’idée étant alors de faire payer les vaincus une fois la paix revenue…

Tout ne se ne passa pas comme prévu et, en avril 1921, les Alliés fixèrent à un peu plus de 132 milliards de marks or, payables en dollars, en livres ou en francs, les réparations de guerre dues par l’Allemagne. Une dépense insupportable pour le gouvernement de la jeune République de Weimar puisque le seul service de la dette représentait déjà 126% des recettes de l’Etat.

Des paniers à linge pour la quête

Pour autant, l’inflation resta raisonnable pendant un certain temps. Au début de la guerre, en 1914, 1 dollar valait 4,2 marks. Et il fallut cinq ans et demi pour que sa valeur soit décuplée, puis encore deux ans et demi la fois suivante. Mais après l’assassinat du ministre des affaires étrangères Walther Rathenau le 24 juin 1922, tous les verrous sautèrent, d’autant que les Alliés exigeaient des réparations en nature et que les Français occupaient la Ruhr depuis début 1923 pour imposer leurs prétentions. La multiplication par dix du cours du dollar (de 440 millions à 5,06 milliards de marks) ne prit alors que huit jours en octobre 1923.
 
Les salaires étaient payés au jour le jour et chacun essayait de changer au plus vite l’argent liquide contre des valeurs physiques. Dans les restaurants, l’addition pouvait doubler pendant le repas et, dans les églises, les prêtres faisaient la quête dans des paniers à linge.

Les années folles succédèrent certes à la réforme monétaire, mais il fallut attendre 1928 pour que les salaires réels retrouvent le niveau moyen de 1913. Puis la crise mondiale de 1929 réduisit à néant ce qui avait été patiemment reconstruit, jetant les bases d’un régime totalitaire. L’inflation allemande a été si forte qu’on en oublie souvent que d’autres pays ont également vu leur monnaie chuter vertigineusement, à l’image de l’Autriche et de la Hongrie, mais aussi et surtout de la Pologne et de la Russie. Et même les vainqueurs (Etats-Unis, Grande-Bretagne et France) connurent des taux d’inflation très élevés.

La valeur maximale d’un billet allemand pendant l’hyperinflation fut de 100 billions (100 000 000 000 000) de marks. Mais le record mondial est détenu par le pengo, qui, né de la réforme monétaire des années 1920, fut la monnaie hongroise de 1927 à 1946. Lors de sa création, un pengo valait 12 500 couronnes, 3 800 pengo un kilogramme d’or, mais sans conversion possible. Après la Seconde Guerre mondiale, la Hongrie connut toutefois une inflation d’une ampleur sans pareille. Si bien que, lors de la réforme monétaire du 1er août 1946, il fallait 400 quadrilliards de pengo (4 suivi de 29 zéros) pour un forint. La coupure la plus importante jamais utilisée fut le Százmillió B.-Pengo (100 millions de billions de pengo), mais l’« Egymilliárd B.-Pengo » (1 suivi de 21 zéros) fut également imprimé.

Le mot inflation vient du latin « inflatio », qui signifie gonflement. Nul ne sera donc surpris que les Romains aient connu l’érosion monétaire ou la progression constante des prix, ce qui n’a pas empêché Jules César, d’après de récents calculs, d’être l’homme le plus riche de tous les temps. En 214 après J.-C., l’empereur Caracalla émit, en raison du fort endettement de l’Empire romain, le double denier ou « antoninien ». Sa teneur en argent ne cessant de décroître, celui-ci finit par être une simple pièce en cuivre pourvue d’un fin placage d’argent. Puis, vers la fin du IIIe siècle, l’Empire fut inondé de pièces de moindre qualité, portant certes les noms ronflants de « solidus or » ou de « silique argent », mais qui n’étaient que de vulgaires pièces en cuivre plaquées argent. Devant l’instabilité politique, nombre de personnes enterrèrent de grandes quantités de pièces pour les protéger des barbares. Barbares à qui l’on doit donc aujourd’hui indirectement la découverte de trésors à la valeur incertaine.

Deux périodes d’hyperinflation en France au XVIIIe siècle

Le « papier-monnaie » a été introduit par les Chinois vers 650. En 1166, l’Empire connut une inflation sévère mais, en 1275, Marco Polo précisait avec enthousiasme que « les billets sont partout acceptés parce que les gens savent que, où qu’ils aillent dans l’Empire du Grand Khan, ils pourront s’en servir pour acheter et vendre comme s’il s’agissait d’or fin ». Il fallut malgré tout attendre la fin du XVIIe siècle pour qu’un pays occidental, la Suède, émette ses premiers billets de banque. L’Ecosse lui emboîta le pas et John Law proposa en 1705 de créer une Banque centrale dont les billets ne seraient pas couverts par de la monnaie métalliquemais par des terrains. Les Ecossais hésitèrent, mais pas le Régent de France, Philippe d’Orléans, qui avait hérité du Roi-Soleil une montagne de dettes. La Banque générale émit dès lors quantité de billets couverts par les richesses (supposées) des colonies françaises. Les actions de la Compagnie des Indes fondée à cette occasion flambèrent et la masse monétaire en circulation atteignit le montant incroyable de 3 milliards de livres. La bulle éclata en 1721 lorsque la Banque royale cessa ses paiements, réduisant à néant les avoirs d’une grande partie de la population. John Law se retira alors en Italie.

Soixante ans plus tard, la déroute était oubliée et les besoins de financement étaient de nouveau élevés. L’Assemblée révolutionnaire décida en décembre 1789 de saisir les biens de l’Eglise pour éponger la dette de l’Etat. Mais vu l’impossibilité de vendre les propriétés rapidement, les créanciers reçurent des assignats, qui étaient des emprunts d’Etat portant initialement intérêt. Les effets positifs sur l’économie se dissipèrent toutefois rapidement, et après seulement un an, le versement des intérêts fut suspendu. Protester était alors très risqué, comme le précisait la mention portée sur le billet. Lorsque, en avril 1795, la valeur des assignats tomba à seulement 8%, de plus en plus de commerçants refusèrent le papier-monnaie. Payés en assignats, les travailleurs ne cessaient donc de s’appauvrir. L’année suivante, les assignats furent remplacés dans un rapport de 30 à 1 par les mandats territoriaux limités à 2,4 milliards, mais leur valeur s’effondra très vite et, le 27 mai 1797, tous les assignats furent déclarés irrecevables.

Les exemples modernes sont également légion

Retour vers le présent : le 12 mai 2006, le gouvernement du Zimbabwe déclare que l’inflation a atteint 1042,9% en avril. C’est alors que reviennent en tête les images d’une population argentine qui, pendant de nombreuses années, a dû subir une dictature militaire mais aussi une hyperinflation très douloureuse. Là où 1 billion de « moneda nacional » valait encore 251,1 milliards de dollars début 1935, il n’aurait plus correspondu qu’à 3 cents début 2005 si la monnaie était restée en vigueur. L’inflation est terrible en 1989 puisqu’elle atteint 4 900%. Et l’introduction du peso en 1991 ne résout pas tout : ce n’est qu’après l’abandon de la parité contre nature avec le dollar en 2002 que la situation commence à s’améliorer lentement.

Pendant et après l’éclatement sanglant de l’ex-Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine et, surtout, la Serbie-Monténégro essuient aussi une hyperinflation. De 1989 à 1994, plusieurs réformes sont nécessaires. Sur 1993 uniquement, l’inflation dépasse 1 milliard de %. En décembre, le coût de la vie est 2 839 fois plus élevé que le mois précédent et est multiplié par plus de 6 milliards depuis le début de l’année.

D’autres exemples récents d’inflation galopante existent : la Bolivie (1985), le Nicaragua (1988), la Pologne (1989), le Brésil (1989/90), le Pérou (1990), le Zaïre (1990/94), la Russie (1990), la Géorgie (1992/94) et l’Angola (1994/97). Nombreux sont aussi ceux qui – depuis des années – prédisent un avenir sombre aux Etats-Unis en avançant que l’économie américaine est susceptible de s’effondrer sous le coup d’une hyperinflation. Mais le risque est faible car le pays a tiré les leçons du passé et tient fermement les rênes monétaires. Si vous achetez un billet de 1 trillion de dollars, il ne pourra provenir que de la série télévisée « Les Simpsons »…

L’hyperinflation est une forme d’inflation qui voit les prix augmenter très vite, de 50% par mois au moins pour reprendre une valeur généralement admise. Les causes économiques de l’inflation sont alors exacerbées par les soubresauts de l’économie dus à un conflit, à une guerre civile ou à une mutation de la société.

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